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C'est qu'il est difficile, quand on parle de bijoux, de s'astreindre aux rigueurs d'un plan formellement logique, et de ne point céder aux séductions qu'évoque l'histoire de ces menus et délicats ornements. Songez donc ! L'humanité a vécu des milliers d'années sans connaître les machines à vapeur, sans soupçonner la force de l’électricité, sans savoir les secrets de l'imprimerie; mais elle avait, dès les premiers jours de son origine, inventé les bijoux. Le bijou est donc un document fondamental pour la science ethnologique, pour le naturaliste, pour le philosophe, pour l'historien.Etant donné que, pour les hommes et les femmes, se parer est un des instincts les plus promptement éveillés même chez les races primitives, chez les sauvages, il s'ensuit qu'il n'existe pas d'objet d'une signification plus complète, plus intime, plus remarquable pour la connaissance d'un peuple, pour ses mœurs, son caractère, son tempérament, sa vie intellectuelle et morale. " Montrez-moi les bijoux d'une nation, et je dirai ce qu'elle est! " pourrait s'écrier l’historien.

Car, remarquez-le, s'il n'existe pour les bijoux qu'un certain nombre de types, presque toujours les mêmes, de quelles innombrables inventions, de quelles inépuisables variétés, selon les latitudes, selon les temps, selon les modes, leurs formes, leurs ornements n'ont-ils pas témoigné ! C'est que les bijoux ont ceci de particulier qu'ils font partie du costume, qu'ils servent au décor de l'individu, qu'ils sont la traduction directe, immédiate, de sa manière d'être, de ses usages, de ses pensées, de sa situation sociale. La bijouterie, encore plus que les objets d'orfèvrerie, nous livre l'état d'une civilisation, nous fait pénétrer au cœur d'une société en nous initiant à ses mœurs, à ses rêves de luxe, à ses secrets de toilette ou d'alcôve, car elle s'attache à la personne, tandis que l'autre appartient au mobilier. Un plat d'argent, une aiguière ciselée, une croix, un calice, sont des travaux d'orfèvrerie ; ils servent au décor de la maison. Une bague, un collier, une montre, tout ce qu'on porte sur soi : un étui, un flacon, une tabatière, un drageoir, et même un poignard, une armure d'or, une épée à la coquille incrustée de pierreries ; voilà de la bijouterie, car ces objets sont exclusivement destinés à compléter le vêtement ou à satisfaire aux fantaisies individuelles des futilités plus ou moins luxueuses. […]
Maintenant, est-il possible d'établir un peu d'ordre dans la masse innombrable de ces délicats documents, de suivre la progression de l'invention des artistes pour tant de bijoux, de distinguer les peuples qui ont été les plus habiles dans l'exécution de ces objets de parure? [ …]
Une remarque générale que l'on peut faire c'est que toutes les sociétés primitives ont emprunté les motifs de leurs parures, des ornements qu'elles adoptèrent, aux éléments mêmes que leur fournissait la nature au milieu de laquelle elles vivaient. Les Egyptiens, qui étaient entourés d'une végétation marécageuse, ont la fleur de lotus, qui reparaît dans tout leur décor. Les Chinois, les Japonais, les Indiens ont les fleurs éclatantes, les oiseaux au magnifique plumage. Les Phéniciens et les Etrusques, ces bijoutiers incomparables, les premiers du monde avec les Grecs, ont évidemment trouvé leurs conceptions si originales, leurs grenailles d'or d'un travail si fin, dans leurs courses incessantes sur la mer, en regardant les coquilles bigarrées, pointillées en relief, que leurs orfèvres imaginèrent de copier, en imitant avec de petits grains d'or les dessins harmonieux formés par leurs serpentis. A Sidon ou à Tyr, par exemple, il y a quelques milliers d'années, une femme coquette, à l'époque la plus raffinée, savait se parer d'un collier qui se composait de pierres percées, telles que cornalines, jaspe rouge et jaune, sardoines brunes ou améthystes, taillées en perles, en cylindres, en barillets, en médaillons, en forme d'olive ou de noyaux de dattes, souvenir du temps où l'on employait à ce même usage les cailloux roulés qu'on ramassait dans le lit des fleuves ou sur le sable de la mer. Et quels charmants bijoux obtenus par ce simple procédé ! Quels gracieux pendants d'oreilles formés par des barillets qui alternent avec des disques, et dont toute la richesse est due à la rareté des pierres !
Une autre remarque curieuse encore, c'est qu'à l'origine, alors qu'il revêt sa forme la plus élémentaire, le bijou est presque toujours symbolique. La valeur qu'il ne tire pas de la richesse ou de la rareté de la matière avec laquelle il est fabriqué, il la tient du sens mystérieux attaché à sa forme, à la disposition de ses ornements. A Taïti, on grave sur des os de poisson bizarrement assemblés des prières ou des poèmes d'amour. En Océanie, une jeune fille donne à son fiancé un collier de rondelles alternativement blanches et noires; c'est ce qu'elle possède de plus précieux, c'est sa dot. En Egypte, de même. Ils étaient symboliques ces admirables bijoux de la reine Aah-hotep, qui sont la gloire du musée de Boulaq, et ceux qui ont été recueillis dans la tombe de Kha-em-nas, fils de Rhamsès 11, qu'on voit au Louvre : tel ce pectoral où sont juxtaposés un vautour et un uroeus, au-dessous desquels plane un épervier aux ailes éployées tenant dans ses serres le sceau, emblème de l'éternité; telles les égides, tels les colliers formés de perles, de poires, de plaquettes de verre, distribués en quatre rangs, avec des pendeloques qui, pareilles à des amulettes, ont un sens, et figurent soit le tat le dieu Res, l’oudja ou œil symbolique, etc. Que les bijoux, alors, colliers ou bracelets, bagues ou pendants d'oreilles, soient destinés à quelqu'un de riche, qu'ils aient l'ampleur, la noblesse, qu'ils rappellent, par les lignes maîtresses du dessin et leur somptueuse coloration, le style et le décor des édifices nationaux, ou que, plus modestes, ils ne servent qu'à l'usage des classes moins aisées, ils ont cette parenté quasi-religieuse, cette communauté de signification mystique.
La Grèce aussi, qui pour les bijoux a été inspirée par les Phéniciens, adopta d'abord des formes symboliques. On n'a qu'à relire les descriptions que donne Homère des bagues, des colliers, des pendants d'oreilles dont il se plaît à affubler son peuple de dieux et de déesses, pour comprendre à quel degré de perfection étaient déjà arrivés, aux temps les plus reculés, les bijoutiers de Mycènes, de Cypre, d'Athènes, de Sidon ou de Rhodes. […]
Le seul peuple qui ait montré autant de goût peut-être que les Grecs, dans la fabrication des bijoux, c'est le peuple Etrusque, lequel semble avoir subi deux influences successives, celle de l'Asie Mineure ou de la Lydie d'abord, et celle de la Grèce déjà orientalisée, ensuite. Dans ce pays, où les hommes aussi bien que les femmes furent possédés jusqu'à la folie de l’amour de la parure, où il y avait, si l’on en croit les monuments gravés qui subsistent, une profusion incroyable de diadèmes, de pendants d'oreilles, de colliers simples, doubles ou triples, avec pendeloques, de chaînes et de tresses tombant des épaules, se croisant sur la poitrine et descendant le long des hanches, de ceintures à broches, de bracelets au-dessus du poignet et du coude, d'anneaux enfin aux deux mains et presque à tous les doigts ; dans ce pays, dis-je, on aima surtout deux bijoux : le collier à bulles et la chaîne. Le premier avait la vertu d'une amulette : la bulle se composait d'une sorte de capsule d'or, d'argent ou de bronze, faite de deux petites cuvettes soudées sur leurs bords. Le second prenait toutes les formes et toutes les dimensions, tantôt celle de tresses doubles ou triples, tantôt de larges rubans, d'entrecroisements sans fin, avec cordons de pierres, de perles, de pendeloques qui couvraient de métal le cou, les épaules, la poitrine et les hanches. Mais cette profusion, ce mélange d'or et de pierreries, - qui n'a plus la sobriété des œuvres parfaites avec combinaisons variées, compliquées et toujours délicates, où les filigranes, les chaînettes, mille détails s'enchevêtrent sans confusion, - annoncent déjà l'approche de la décadence.
A Rome on eut également la passion des bijoux, et presque chacun de ceux-ci fut d'abord un insigne. Par exemple, l’anneau était la marque de l'autorité. Ceux que portaient les sénateurs, les ambassadeurs, étaient d'or. Les phalères ou plaques, les torques ou colliers, les armilles, sortes de pesants bracelets, étaient, pour les officiers, des insignes de commandement. Mais, même après la chute de la République et lorsque l'avènement de l'Empire eut été le signal du débordement de luxe, que l'observation stricte des règles hiérarchiques de la parure pour les diverses classes furent tombées en désuétude, les bijoux romains n'eurent jamais le charme artistique de l'orfèvrerie hellénique. « On n'y retrouve, comme l’a dit fort justement un archéologue distingué, M. J. Martha (1. Archéologie étrusque et romaine f p. 3o2.) ni cette fantaisie d'ornementation, ni ces filigranes ténus, ni cette granulation microscopique, ni ces fines ciselures, rien enfin qui rappelle, même de loin, la composition à la fois savante et libre ; l'élégance légère des bijoux grecs, les délicatesses qui ravissaient le goût d'un Athénien, ne suffisent pas à la vanité romaine : il lui faut quelque chose de moins transparent, de moins délicieusement insaisissable, quelque chose qui pèse dans la main et dont la valeur soit bien manifeste. " Dans la parure comme dans les autres arts, les Romains tinrent à montrer leur richesse et leur puissance; ils ne connurent pas la grâce ».
Faut-il continuer à suivre l'histoire curieuse de la transformation des bijoux à travers les révolutions qui changent la face du monde, à partir du moment où les hordes barbares saccagent les villes et s'étendent en Italie, en Gaule, en Espagne, en Angleterre, arrêtant l'effort de la civilisation, bouleversant tout sur leur passage? Faut-il montrer la vitalité persistante de ces hochets de la vanité et de la coquetterie qui résistent à tant d'assauts, et qui, brisés, fondus, pulvérisés, reparaissent bientôt sous une forme nouvelle aux bras, au cou, à la ceinture des soldats, au front des chefs, à la gorge des femmes ?
Les arts antiques ont eu beau être anéantis dans l’effroyable tourmente, le bijou reste; on le revoit plus somptueux que jamais à Byzance, avec je ne sais quoi de mâle et de rude, dans le costume des guerriers mérovingiens. Puis l'Orient peu à peu envahit l'Europe ; un autre art se greffe sur l'art ancien renaissant, et le bijou, mêlant à l’or et à l'argent l'éclat des pierres précieuses et les brillantes harmonies de l'émail, resplendit dans les palais, dans les châteaux du moyen âge.
Victor CHAMPIER
LES BIJOUX ANCIENS ET MODERNES EUGENE FONTENAY PREFACE PAR M. VICTOR CHAMPIER PARIS 1887 MAISON QUANTIN.
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